Roses & Sunshine

Un incontournable pour les Canadiens

Une carrière jalonnée d'une centaine d'albums laisse son lot de souvenirs aux générations futures. Lorsqu'on réécoute ceux de Nana et qu'on lit ses articles de presse, on se rend compte que plusieurs ont laissé leurs traces. Généralement, un en particulier se démarque dans chaque pays. Au Canada, "Roses & Sunshine". Ce titre évocateur, qui pourrait nous rappeler les roses de Corfou et le soleil de la Grèce, est devenu son plus grand succès. Faisons un bond dans le temps afin de comprendre le cheminement de cet album.

En 1978, Cachet Records, une nouvelle compagnie de disques canadienne spécialisée dans la musique country folk, propose à Nana d'enregistrer un album. Celle-ci distribue sur tout le territoire nord-américain. Pour Nana, c'est une offre intéressante, car depuis des années, elle n'a plus de compagnie de disques aux États-Unis. En quelques semaines, avec son équipe, elle établit la liste des chansons qu'ils peuvent adapter. Les enregistrements ont lieu en octobre et en novembre de la même année à Paris, à Bruxelles et à Londres. Son producteur, André Chapelle, en assure la réalisation et Alain Goraguer, la direction musicale. Parmi les 11 titres retenus, on retrouve des mélodies traditionnelles réarrangées et des chansons de Bob Dylan, John Denver et de Neil Young. Afin d'élargir son public nord-américain, on choisit de donner aux arrangements une sonorité country, un style qui plaît à Nana.

Le 33 tours voit le jour au Royaume-Uni en février 1979 sur Philips, son étiquette habituelle. Il précède sa tournée anglaise. Au moment de l'achat, les fans sont surpris de l'esthétisme de la couverture. On dirait une vraie cover-girl: gros plan avec un sourire éclatant, les yeux bien maquillés, le teint bronzé et la chevelure étalée. Au verso, la même photo en plan américain. Elle est l'oeuvre du photographe allemand Uwe Ommer. Nana a l'occasion d'interpréter la plupart de ces chansons lors de ses deux spéciaux télévisés à la BBC.

Au Canada, le microsillon sort en avril et ne tarde pas à se retrouver chez tous les disquaires. Même au Québec, où ses disques en anglais sont moins courants, il est commandé en plusieurs exemplaires. Dès le début, une campagne de promotion est mise en place par Cachet Records: distribution d'affiches et publicité à la télé. En mai, un premier single voit le jour avec "Nickels & dimes" (un country rythmé de Dolly Parton) et "Roses Love sunshine" (une adaptation de "Down in the valley" autrefois popularisée par le groupe The Brown). Ces deux titres tournent régulièrement à la radio et deviennent des succès commerciaux.

La tournée est-canadienne tombe à point et Nana est en mesure de présenter ses nouvelles chansons à son public. Elle accorde de nombreuses entrevues autant à la presse, à la radio qu'à la télévision. À Toronto, Nana ne peut satisfaire à toutes les demandes, car son emploi du temps est très chargé. Elle donne son récital le soir et le jour, elle enregistre un nouvel album.

Le 24 mai, elle fait une séance d'autographes au magasin à rayons Eaton. Nana n'en revient pas. Selon ses dires, la foule assiège littéralement le bâtiment en bloquant les escaliers et s'étend jusqu'à la rue. Mais en quelques heures, elle parvient à signer plus de 3 000 albums.

Après trois semaines seulement, les ventes atteignent 50 000 unités et après six semaines, 160 000. En juillet, un autocollant est apposé sur chaque couverture nouvellement pressée. Celui-ci confirme son statut double platine et qu'il s'agit de son album le plus vendu au Canada (200 000 exemplaires). Nana est ravie de ce succès et le qualifie de nouvelle consécration auprès des Canadiens.


Aux États-Unis, "Roses & Sunshine" bénéficie d'une promotion identique avec le poster et le commercial télévisé. Une publicité grand format paraît dans le magazine musical Billboard et Stereo Review lui consacre une critique favorable d'une page. Le 45 tours sort en version promotionnelle et avec une pochette. La compagnie de disques basée à Burbank, Californie, envoie 5 000 singles de courtoisie aux stations de radio qui diffusent de la musique contemporaine pour adultes. Au même moment, au Canada, on lance son 45 tours "Even now", une chanson qui devient la préférée de plusieurs.

Le disque double platine canadien lui est remis le 23 septembre sur la scène du Lincoln Center à New York. Cette stratégie vise sans doute à sensibiliser nos voisins américains de sa grande popularité chez nous. Ses impresarios Samuel Gesser (Canada) et Harold Leventhal (États-Unis) se réjouissent du résultat. Depuis des années, ils se dévouent pour la faire percer. Ils la produisent annuellement en tournée et assurent sa présence à la télévision: elle participe aux principaux talk-shows américains et les grandes chaînes diffusent ses récitals.

L'animateur Merv Griffin présentant l'album à son talk-show et Nana entourée de l'équipe de Cachet Records lors de la remise du disque double platine.

L'album demeure 20 semaines dans les palmarès et continue à bien se vendre pendant plusieurs mois. Au printemps de 1980, la presse mentionne qu'en Amérique du Nord seulement, il dépasse les 600 000 impressions. Comme la moitié des ventes est attribuable aux Canadiens, on peut penser à l'album triple platine qui lui est dû. Mais qu'en advient-il puisque peu après Cachet Records fait faillite? À cela, on peut ajouter les 50 000 pressages américains de l'album qui seront ultérieurement redistribués au Canada. Cela n'a jamais été spécifié, mais le chiffre total inclut probablement les deux 45 tours qui se sont très bien vendus et que l'on peut estimer à 100 000 exemplaires. Ainsi, 150 000 albums se seraient vendus aux États-Unis.

Avec un minimum de deux tournées par an au Canada, Nana n'a pas de mal à maintenir sa popularité. Aussi, en avril 1981, Grand Records, son nouveau label, décide de rééditer l'album en 50 000 exemplaires. Dans ce cas également, il n'y a pas la trace d'un disque d'or qui lui serait destiné et quelques mois plus tard, cette compagnie cesse ses activités. Pendant ses tournées, l'album est l'un des plus en demande. D'ailleurs, trois ans plus tard, en février 1984, c'est au tour de Polygram de mettre sur le marché leur édition sous étiquette Philips.

Et au début des années 1990, au Canada comme aux États-Unis, il sort en format CD. Celui-ci trouve preneurs auprès de ceux qui ont l'habitude de remplacer leurs vinyles préférés et de ceux qui veulent le réentendre. En 2005, lors de la sortie de son anthologie anglaise "Nana Mouskouri Collection", l'album paraît en format digipack sous le titre de "Roses Love Sunshine" enrichi de huit titres bonus.

Que dire d'autre sur cette magnifique production? Qu'il s'agit du douzième de ses 22 albums anglophones. Et que celui-ci a marqué le marché nord-américain pour s’être vendu autant en peu de temps et plus que les précédents. Quelque chose de semblable s’était passé dix ans plus tôt avec le troisième, "Over and Over", au Royaume-Uni et dans plusieurs pays du Commonwealth. C’était bien sûr suite à sa première série télévisée à la BBC. Lorsqu’on évoque ce disque, ce n’est pas tout de penser aux chansons qui ont connu le plus de succès à la radio. Il faut également mentionner deux titres qui ont fait leur chemin sans cet album. Pensons à "Sweet surrender" de John Denver que Nana chantait déjà dans ses récitals en 1975. Et, à "Autumn leaves" (Les feuilles mortes) qu'elle interprète surtout dans son medley de chansons de films depuis les années 1990.

Depuis sa première sortie, en 1979, cet opus a traversé le temps. Il est paru sur différents supports sous diverses étiquettes dans 20 pays. Au Canada, l'album est devenu rapidement un incontournable. Lors de ses récitals, le public est ravi de réentendre les chansons. Aussi, il ne faut pas se surprendre qu'il reconnaisse "Roses Love Sunshine" dès les premières notes. Pour les inconditionnels, c'est un plaisir de réécouter l'album au complet en toute tranquilité pour le redécouvrir. Comment ne pas être ému devant ses sublimes interprétations de "Down by the greenwood side" ou "Tomorrow is a long time", deux titres qui sont de véritables bijoux!