Les roses blanches refleurissent

Nana a chanté les marguerites, les muguets, les violettes, les oeillets. Les roses sont ses fleurs fétiches grâce à la célèbre chanson "Roses blanches de Corfou". Cette mélodie a été crée en Grèce bien que destinée au public allemand. Son adaptation a été un succès tel que la chanson lui a servi comme un passeport pour faire sa carrière en dehors de son pays. Voici son histoire.

Avec le succès du film "Jamais le dimanche", sorti en 1960, la Grèce est à la mode. On aime le bouzouki et on apprend à danser le sirtaki. Beaucoup d’étrangers partent à la découverte de ce pays, comme le cinéaste allemand Wolfgang Müller-Sehn qui décide de réaliser un film pour la télévision. Afin de présenter la Grèce dans sa plus grande diversité, il tourne des images des montagnes, des îles, des sites archéologiques ainsi que de la capitale. Pour la musique et l’orchestration de la bande sonore, il fait appel au compositeur le plus en demande de l’heure, Manos Hadjidakis. Nana, sa chanteuse attitrée, interprète cinq chansons dont les textes sont écrits par le poète Nikos Gatsos. Il y a "Ki' an tha dispasis jia nero", "San sfirixis tris fores", "Athina", "To pelago ine vathi" et "Tora pou pas stin xenitia". Les enregistrements ont lieu en octobre et en novembre de la même année.

En juin 1961, le documentaire "Traumland der Sehnsucht" (Grèce, pays de rêve) est présenté au Festival du film de Berlin et remporte un Ours d’argent. Hadjidakis n’ayant pas voulu faire le voyage, Nana décide de s’y rendre seule. Elle se rappelle s’être sentie intimidée, même perturbée, lors de ce premier séjour en Allemagne. La seule image qu’elle avait alors de ce peuple, c’était celle des soldats qui ont occupé son pays. Ainsi, malgré l’honneur que lui réservent les représentants lors de la réception officielle, Nana ne peut s’empêcher de revoir la souffrance que ces hommes ont infligée à ses compatriotes.

Nikos Gatsos, son parolier et ami, l’aide à pardonner et l’incite à accepter leur offre d’enregistrer dans leur langue les deux principaux thèmes du film. Dans les semaines qui suivent, Nana retourne à Berlin. Elle y rencontre Ernst Verch, le producteur de ce projet, qui a fait appel à ceux qui travaillent avec les grands interprètes. Pour elle, le chef d'orchestre Heinz Alisch a refait les arrangements et le parolier Hans Bradtke a donné un sens nouveau aux textes. Pendant des heures, Nana apprend les chansons et travaille son accent. Puis, elle rentre au Studio Hansa du Grand Hotel Esplanade pour enregistrer. Ce studio, situé près de Postdamer Platz, a la particularité d’être construit à même les ruines d’un ancien palais bombardé et on utilise les caves du sous-sol et ses corridors comme écho naturel.

Le produit final permet de constater les transformations qui ont été faites. Ainsi, "Athina" (Athènes) qui se veut un hommage à la capitale grecque prend le titre de "Addio - Ebbe und Flut" (Adieu - Marée) et aborde la nostalgie. "San sfirixis tris fores" (Si tu siffles trois fois), un refrain introduit par un choeur, annonçant le départ d'un bateau, devient "Weiße Rosen aus Athen" (Roses blanches d'Athènes) qui sont le témoin d'un amour. Sur la couverture, on y voit une jeune fille devant le Parthénon avec une rose à la main. Au verso de la pochette, on décrit Nana comme le titre du film "Die Stimme der Sehnsucht" (La voix de la nostalgie).

Le 5 août de la même année, le single fait son entrée dans les palmarès. Il y restera pendant 38 semaines. Comme les ventes continuent à grimper, on retarde la sortie du deuxième single allemand. Satisfaite de ses ventes, la compagnie de disques décide d'offrir un séjour gratuit à Athènes au 500 000e acheteur; une jeune femme vivant en banlieue de Berlin. Nana lui servira de guide touristique. Le 20 février 1962, à Munich, elle reçoit un disque d’or pour un million de disques vendus. Le mois suivant, le Luxembourg lui décerne le Lion d'argent comme étant la chanteuse la plus populaire sur les ondes de RTL. Cela est bien sûr en grande partie grâce à cette chanson.

Entre temps, Nana a enregistré la chanson en français "Roses blanches de Corfou" et en anglais "The white rose of Athens". Il y aura également la version en italien "Rosa d'Atene". En français, Corfou a été utilisé plutôt qu'Athènes en raison du rythme. En anglais et en italien, la rose est indiquée au singulier.

Dans ses biographies, Nana confirme avoir enregistré la chanson en néerlandais et en espagnol. Mais sur quels disques les trouve-t-on ? Au Grand Gala du disque à Scheveningen, elle chante la version grecque. Le public néerlandais connaîtra "Witte Rozen Uit Athene", mais enregistrée par Mieke Telkamp et Mary Servaes, deux de leurs plus célèbres chanteuses. En Espagne, son compatriote Alekos Pantas présente "Rosas blancas" avec des arrangements de la composition originale. Sur les disques de Nana, on mentionne souvent le titre en espagnol alors qu’il est chanté en français, en anglais ou en italien. Pourtant, en allemand, elle aura rafraîchi sa chanson en l’enregistrant avec cinq orchestres différents.

Au cours de sa longue carrière, Nana connaîtra plusieurs autres grands tubes traduits en différentes langues. Mais le single "Weiße Rosen aus Athen" fabriqué en Allemagne demeure son pressage le plus important. Le succès de cette chanson se poursuivra pendant des années si on considère tous les albums vendus en raison de ce titre, sans compter tous les téléchargements sur Internet. D'ailleurs, une compilation de ses premières chansons allemandes originalement éditée en Hollande en 1967 est parue dans plusieurs pays avec le titre en anglais "White rose of Athens". En Australie, notamment, on s'est plu à la sortir avec différentes couvertures et étiquettes. Une fois de plus, en 1976, la chanson a regagné de la popularité avec "Passport", un recueil de ses grands succès inspiré du titre. Sur cette superbe couverture apparaissent les titres sous forme d'étampes avec une photo de Nana retenue par un trombone. Au même moment, en Allemagne, en Autriche et en Angleterre, on a ressorti la chanson en 45 tours.

De plus, la chanson "Roses blanches de Corfou" symbolise ses débuts en dehors de son pays. Tous les textes biographiques en font mention et à diverses occasions, Nana a su le rappeler à son public. Par exemple, en 1968, lors de sa série d'émissions de variétés pour la BBC, elle a décidé de la reprendre et d'en enregistrer une nouvelle version avec son groupe, Les Athéniens. En la remettant à son répertoire, Nana a contribué à la faire découvrir dans des pays où ce n’est pas forcément la chanson qui l’a fait connaître. Dorénavant, où qu'elle se produise sur scène, les roses blanches sont devenues l'une des chansons les plus demandées. Plusieurs se souviennent sans doute que pendant des années, à chaque gala, Nana avait l'habitude d'accrocher à son micro la première rose qu'on lui offrait.

Les roses blanches d'Athènes ou de Corfou, c'est une chanson qui a son histoire et qui a su traverser des décennies. Ces fleurs sont aussi un symbole, car dans certains pays, comme en Australie et en Angleterre, on cultive des roses qui portent le nom de Nana. En 2011, plus que jamais, elles refleurissent puisque le 29 novembre un gala aura lieu au Philharmonie de Berlin pour le 50e anniversaire de la chanson. Pour 2012, une tournée est également prévue en Allemagne.