Au Québec

de 1960 à 1964

Si vous demandez aux plus anciens admirateurs de Nana à quand remonte sa longue histoire d’amour avec les Québécois, ils vous répondront: à la fin de 1964 avec "Quatre soleils". Il est vrai qu’ensuite les succès se sont succédé. Cela peut surprendre, mais précédemment, au moins trois de ses chansons ont bénéficié de la diffusion radiophonique grâce à certains discs-jockey. Afin d’avoir une meilleure image de tout cela, revoyons le contexte de l’époque avant de découvrir ces titres.

CONTEXTE POLITIQUE, SOCIAL ET CULTUREL

Les années 1960-1964 coïncident avec le début de la Révolution tranquille, lorsque les Canadiens français commençaient à s’identifier davantage comme Québécois. Après l’élection du Parti libéral dirigé par Jean Lesage, un grand nombre de transformations tant sur le plan social, religieux, politique et économique s’en est suivi. En nationalisant l’électricité et en réformant l’éducation, ce gouvernement nous a rendus fiers et confiants. Ces grandes réalisations en plus de la langue et de la culture des Québécois prouvent qu’ils forment un peuple distinct.

À cette époque, le marché du disque québécois était en plein développement. Le bassin de francophones dépassait les cinq millions et on comptait plusieurs interprètes. Certains, comme Pauline Julien ou Aglaé, nous représentaient déjà dans notre mère patrie. Mais la plupart débutait. Parmi ceux qui ont fait une longue carrière, citons Michèle Richard, Ginette Reno, Michel Louvain et Fernand Gignac. La reprise de succès étrangers et de chansons françaises était courante. Heureusement, il y avait quelques chansonniers comme Félix Leclerc, Gilles Vigneault et Jean-Pierre Ferland qui, avec leurs mots et leurs mélodies, ont fondé la Chanson québécoise que l’on connaît aujourd’hui.

Félix Leclerc, Gilles Vigneault et Jean-Pierre Ferland.

TA PEDIA TOU PIREA

Comme partout dans le monde, les Québécois sont influencés par la musique américaine. D’autant plus qu’ils font partie du même continent. Ils aiment également le folklore d’ici et d’ailleurs. C’est probablement dans cette foulée qu’on a entendu Nana pour la première fois à la radio. Suite au succès international du film "Jamais le dimanche" de Jules Dassin, en 1960, le sirtaki est devenu à la mode un peu partout sur la planète. D’ailleurs, son thème principal, "Les enfants du Pirée", a valu un Oscar à son compositeur Manos Hadjidakis et a été repris par les plus grands interprètes. Composé à l’intention de la vedette principale du film, Mélina Mercouri, Nana l’a tout de même enregistré dans la langue originale.

Considérant la popularité de ce nouveau style musical, on comprend pourquoi certaines stations de radio faisaient jouer ses chansons grecques. Notons que dans les grandes métropoles du Canada et des États-Unis, on retrouve d'importantes communautés helléniques. Et dès les débuts de Nana, leurs boutiques spécialisées importaient ses disques de Grèce, tous sous étiquette Fidelity. Il faut ajouter qu’à cette époque la version de Nana en grec, "Ta pedia tou Pirea", est sortie en 45 tours dans plusieurs pays.

LE PETIT TRAMWAY

Puisque la Chanson française offrait une plus grande sélection, un palmarès de radio lui était consacré. Nana, qui a fait ses débuts en France en 1961, a mis des années avant d’obtenir la popularité escomptée par sa compagnie de disques. Pourtant, cela ne l’a pas empêchée de figurer à ce palmarès avec Georges Guétary, Dalida, Édith Piaf et Charles Aznavour, qui avaient la cote d’amour auprès des Québécois. Le titre à l’honneur: "Le petit tramway" de Chilpancingo (Mexique) a charmé les auditeurs des stations de radio à Québec (CHRC) et à Hull (CKCH). Cette chanson, issue de son premier EP français, était disponible en importation seulement. Quelques années plus tard, les Allemands ont eu leur version intitulée "In der Rue Madeleine".

WILDWOOD FLOWER

Du côté anglophone, les fans de l’époque ont eu droit à un premiers succès: "Wildwood flower", une chanson country autrefois popularisée par The Carter Family. Pour son plaisir, Nana l’a enregistrée lors de son premier séjour à New York avec l’orchestre de Shelby Singleton. Depuis, elle est sortie en single et en novembre 1962, elle figurait dans les palmarès américains et canadiens. Puisqu’elle était éditée par Quality Records, compagnie établie à Toronto, le 45 tours était également distribué au Québec. Notons que cette diffusion à la radio suivait la sortie de son premier album "The Girl from Greece sings". Dans cette production de Quincy Jones, elle reprenait de grands standards américains. L’année suivante, Nana a enregistré une version en français de cette pièce commerciale: "Avant toi".

D'AUTRES TITRES

Assurément, au cours de ces premières années, d'autres chansons de Nana ont bénéficié d'une certaine diffusion à la radio québécoise. Reste à découvrir lesquelles. Comme ses disques francophones n'étaient disponibles que par importation, peu de stations les possédaient. Cela a sans doute retardé le développement de son succès ici. Notons que parmi les titres de cette période, trois ont tourné occasionnellement à la radio suite à leur parution sur un 33 tours en 1966: "Roses blanches de Corfou", "C'est joli la mer" et "Un homme est venu". C'est à se demander si ceux-ci n’avaient pas déjà retenu l'attention des disc-jockeys puisqu'ils ont été sélectionnés par son distributeur London Records.

PÉRIODES TROP BRÈVES

Ces premières périodes de radiodiffusion, trop brèves, ont bien eu lieu. À cette époque, on ignorait tout de Nana. On ne l’avait jamais vue à la télévision et elle n’était pas encore venue ici. Très peu connaissaient sa voix et encore moins son visage. Quant à son nom, il fallait savoir bien le prononcer. Ceux qui avaient séjourné un certain temps en Europe ont eu la chance de la connaître un peu. La France étant le pays où on la voyait le plus souvent à la télévision et l’Allemagne, où elle vendait le plus de disques. S’il advenait que l’on tombe sur l’un de ses albums provenant de l’étranger, on était comblé. Grâce à la pochette, on découvrait une femme distinguée, souriante et portant joliment des lunettes. On avait également droit à un récital à la hauteur de son talent et de son répertoire.

OÙ TROUVER?  

Sachant qu’à ses débuts on entendait parfois Nana à la radio, on peut se demander comment on pouvait accéder à son répertoire. À cette époque, il n’y avait pas l’Internet et le téléchargement n’existait pas. Donc, il fallait se procurer ses disques. Mais où? Ce n’était pas évident puisque ses productions francophones n’étaient pas encore pressées ici. La meilleure référence demeurait Archambault Musique, situé au coin des rues Sainte-Catherine et Berri à Montréal. Ce magasin se spécialisait dans la Chanson française. Il importait ses super 45 tours et avait la plus belle collection de partitions musicales, même de chansons jamais éditées ici. Les passants se rappellent avec nostalgie de leur superbe vitrine décorée des plus récentes pochettes de disques.

QUELQUE CHOSE SE PRÉPARAIT

En lisant cet article, plusieurs auront sûrement une meilleure idée sur la période précédant les véritables débuts de Nana au Québec. Faut-il rappeler qu’entre 1960 et 1964, elle faisait carrière presqu’exclusivement en Europe? C’est pourquoi les seuls articles de presse la concernant provenaient de magazines français. Mais quelque chose se préparait puisque les chansons qu’on entendait à la radio n’étaient pas forcément ses premiers grands succès. Et puisque le choix de diffusion dépend souvent des disc-jockeys, on peut croire que d’autres titres ont été sélectionnés.